Homélie de Mgr Clément Guillon sur les jubilés de saint Jean Eudes
Il
ne semble pas que Jean Eudes ait parlé de ses propres jubilés. Il
ne nous est pas interdit cependant de nous demander quelle était sa situation
au moment du 25e, puis du 50e anniversaire de son ordination. Rappelons-nous qu'il
a été ordonné prêtre le 20 décem-bre 1625. Il
avait alors 24 ans.
25e anniversaire
(20 décembre 1650)
Jean Eudes vit alors une période d'épreuve, du fait des difficultés que connaissent les deux instituts qu'il a fondés : Notre-Dame de Charité en 1641, et la Congrégation de Jésus et Marie en 1643.
La Congrégation de Jésus et Marie. Quelques semaines auparavant (le 29 no-vembre) l'officialité de Caen (en accord avec le nouvel évêque, Mgr Molé) a décidé de fermer la chapelle du séminaire de Caen. Prévoyant ce qui allait arriver Jean Eudes avait écrit à son confère, M. Manchon :
" Ne vous étonnez pas, mon très cher frère : c'est un orage qui passera. Si on vous commande de fermer la chapelle, fermez-la et allez dire vos messes où vous pour-rez, et encouragez bien nos frères et les exhortez à s'humilier devant Dieu, à mettre toute leur espérance en lui et en sa très sainte Mère, et à employer le plus de temps qu'on pourra devant le Saint-Sacrement, et envoyez quelques-uns à Notre-Dame de la Déli-vrande. "
On ne perçoit dans cette lettre aucune révolte, aucune amertume. Jean Eudes attend l'épreuve avec sérénité, sûr qu'elle contiendra une invitation à la conversion, à la prière, à la confiance en Dieu et en la Vierge Marie.
Confiance en Dieu et soumission à sa volonté ne veulent pas dire passivité. En cette fin d'année 1650 une occasion se présente à Coutances : l'évêque, Mgr Auvry, a décidé de créer un séminaire diocésain, et il souhaite en confier la direction à la Congrégation du Père Eudes. Celui-ci accepte immédiatement et, dès le 8 décembre, le séminaire de Cou-tances est officiellement établi.
Notre-Dame de Charité. À la même époque la Maison de Notre-Dame de Charité connaît aussi de sérieuses difficultés. Les religieuses de la Visitation qui sont venues prêter main-forte en 1644 (dont la Mère Patin), ont quitté la maison quelques années plus tard. Une novice et une postulante (celle-ci étant la nièce du Père Eudes), tiennent bon, et un rayon de soleil va bientôt apparaître : le 8 février 1651, grâce à l'intervention d'un bienfai-teur, l'évêque, Mgr Molé, approuvera la fondation
Pour caractériser l'attitude de Jean Eudes à cette époque, on peut, je crois, employer les mots d'ardeur apostolique et ténacité. Ardeur apostolique fondée sur l'expérience quotidienne d'une communion étroite avec le Christ. Jean Eudes ne peut accepter que trop de prêtres soient incapables d'annoncer au peuple chrétien " l'incomparable richesse du Christ ", et c'est pour cela qu'il a fondé la Congrégation de Jésus et Marie. Il ne peut pas non plus prendre son parti que des femmes et des jeunes filles en difficulté n'aient aucune possibilité de découvrir cette incomparable richesse. Alors il s'engage à fond, manifestant un courage et une persévérance à toute épreuve.
50e
anniversaire (20 décembre 1675)
À cette époque, depuis 18 mois environ, Jean Eudes traverse une période très dou-loureuse, pour deux raisons : disgrâce de la part du roi ; diffusion d'un libelle diffamatoire qui l'attaque violemment.
La disgrâce est due à la découverte, à Rome, par les ennemis du Père Eudes, d'une supplique qui y avait été présentée en 1662 par un prêtre nommé Louis Boniface. Celui-ci, envoyé à Rome par le Père Eudes pour tâcher d'obtenir l'approbation de Notre-Dame de Charité, avait jugé bon, de sa propre initiative, de faire aussi une démarche concernant la Congrégation de Jésus et Marie. La supplique qu'il avait alors présentée, sans succès, était maladroite, car elle proclamait que les membres de la Congrégation étaient disposés, par vu irrévocable, à soutenir toujours, même en matière douteuse, l'autorité du pontife ro-main.
Informé de cette découverte le roi s'est irrité, voyant dans la supplique le signe ma-nifeste d'un manque de confiance de la part du Père Eudes : si celui-ci s'est déclaré servi-teur inconditionnel du pape, c'est, assurément, qu'il fait peu de cas de l'autorité du roi de France ! Louis XIV a alors décidé de retirer au missionnaire la protection qu'il lui avait accordée.
À plusieurs reprises le Père Eudes essaie d'expliquer qu'il ignore tout de la suppli-que de Boniface, mais sa voix n'est pas entendue ; et, le 14 avril 1674, étant alors à Paris, ils se voit remettre une lettre de cachet, signée par le ministre Colbert. Ordre lui est donné de quitter la capitale dans les plus brefs délais, et de se retirer au séminaire de Caen, d'où il ne devra pas s'éloigner.
Pour Jean Eudes, c'est un choc terrible. En un instant il comprend que le pire est à craindre. Louis XIV est capable de supprimer, d'un trait de plume, la Congrégation de Jé-sus et Marie et l'Ordre de Notre-Dame de Charité. Demain, peut-être, vont se trouver anéantis les efforts de plus de trente années
Mais, le Père Eudes le sait bien, l'ordre de Colbert ne souffre ni réclamation ni dis-cussion. Toutes affaires cessantes, il se met en devoir de l'exécuter. Dès le lendemain ma-tin, dimanche 15 avril 1674, le cur serré, il écrit au ministre pour l'assurer de son obéis-sance.
" Monseigneur, je reçus hier au soir une lettre de cachet qui me fut apportée de votre part, m'ordonnant de me retirer au séminaire de Caen. Je me suis mis aussitôt en état d'obéir, et je sors présentement de Paris, pour aller attendre sur le chemin une chaise roulante qu'on me doit envoyer d'Évreux, n'ayant pu trouver place dans les co-ches, et mon âge ne me permettant pas d'aller à cheval ni à pied. J'ai cru, Monseigneur, être obligé de vous rendre compte de ma ponctuelle obéissance, et de vous protester que je suis, avec un profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant servi-teur. " Jean Eudes, prêtre. "
Cette lettre ne contient pas un mot de plainte, ni même de commentaire, mais on peut deviner, derrière ces lignes qui s'efforcent de rester sereines, l'immense tristesse d'un homme condamné injustement sans avoir pu donner le moindre mot d'explication.
Quelques
mois après, vers la fin de l'année 1674, commence à circuler
un libelle diffamatoire, visant à discréditer Jean Eudes dans l'opinion
de ceux qui le connaissent et l'estiment. Il en est profondément affecté,
au point d'écrire à l'un de ses confrères :
" Je puis vous dire, mon très cher frère, que depuis que je suis au monde, je n'ai point souffert de persécution si sanglante que celle-ci. "
Un peu plus tard, s'adressant à une religieuse, il lui fait part de sa peine, et lui de-mande l'aide de sa prière :
" Je demeurerais accablé sous le faix de mes souffrances, si Notre-Seigneur et sa sainte Mère ne me soutenaient ; mais ils me donnent une force toute particulière, dont je vous prie de m'aider à les remercier. Aidez-moi aussi, je vous en conjure, à prier beau-coup pour mes bienfaiteurs, auxquels je suis très obligé de ce qu'ils me donnent de si précieuses occasions de pratiquer les plus belles vertus, spécialement l'humilité, la sou-mission à la divine Volonté, l'amour de Jésus crucifié et de sa très sainte Mère aussi crucifiée avec lui. "
Notons bien que les " bienfaiteurs " dont Jean Eudes parle sont ses calomniateurs. C'est en toute sincérité qu'il emploie ce mot : il reconnaît, dans la foi, que ces hommes qui le font durement souffrir lui rendent véritablement service. Sans eux, il n'aurait pas toutes les occasions qu'il a de " pratiquer les plus belles vertus " ; il ne serait pas stimulé de la même manière à aimer Jésus et Marie !
Les calomnies dont Jean Eudes souffre ne vont pas cesser, et elles se prolongeront longtemps après sa mort. En revanche la disgrâce du roi prendra fin en juin 1679, lorsque celui-ci acceptera de recevoir le missionnaire et lui dira des paroles amicales. Jean Eudes en éprouvera une grande joie, qui se transformera en louange et en action de grâce, comme il l'indiquera dans son journal spirituel, le Mémorial des bienfaits de Dieu :
" Le Père des miséricordes et le Dieu de consolation a voulu essuyer mes larmes, et changer mes angoisses très amères en des joies incroyables, dont il soit béni et loué éternellement. "
Ce journal spirituel de Jean Eudes, comme aussi ses lettres, est un précieux témoin du regard qu'il pose sur les événements qu'il vit, joyeux ou douloureux. En utilisant le langage d'aujourd'hui on pourrait dire qu'il fait en permanence une " relecture " de ces événements, grâce à laquelle il reconnaît leur signification spirituelle profonde.
Dans tout ce qui se produit, et spécialement ce qui contrarie ses projets et le fait souffrir, Jean Eudes découvre la présence du Christ, accomplissant la volonté du Père. Il est clair pour lui que c'est à travers ce que nous vivons chaque jour que Dieu nous parle et nous manifeste son amour. C'est aussi à travers ce que nous vivons chaque jour que nous pouvons répondre à cet amour.
Cela, Jean Eudes l'a magnifiquement exprimé, dans une très belle page qui se trouve dans notre Lectionnaire Propre (n° 49). Il commence par contempler, dans une im-mense action de grâce, tout ce que Jésus a fait, et fait encore pour lui :
" Jésus, Dieu de ma vie, vous êtes toujours dans un continuel exercice d'amour pour moi. Vous employez tout ce qui est en vous et tout ce que vous avez créé au ciel et sur la terre pour me témoigner votre amour. De sorte que tout ce que mes oreilles enten-dent, tout ce que mes yeux voient, tout ce que mes autres sens goûtent, touchent et sen-tent, tout ce que ma mémoire, mon entendement et ma volonté peuvent connaître et dési-rer, toutes les choses visibles et invisibles , en un mot toutes les choses qui ont été et qui sont en l'être créé et incréé, au temps et en l'éternité , sont comme autant de bou-ches, ô Jésus, par lesquelles vous me prêchez continuellement votre bonté et votre amour pour moi. "
Jean Eudes est donc saisi d'émerveillement devant l'amour de Jésus pour lui. Il se demande alors ce qu'il peut et doit faire pour répondre à cet amour. Et voici ce qu'il dit :
" Je veux, s'il vous plaît, que toutes mes pensées, mes paroles et actions, tous les moments de ma vie, toutes les choses qui ont été, sont et seront en moi, et même tous mes pêchés, autant que cela peut se faire , je veux que toutes ces choses soient converties en autant de voix par lesquelles je vous dise continuellement et éternellement, et en tout l'amour du ciel et de la terre : Mon Seigneur Jésus, je vous aime. "
Ce beau texte manifeste l'unité profonde qui s'est réalisée dans l'esprit et dans le cur de Jean Eudes. Tout ce qui lui arrive est, pour lui, signe et expression de l'amour de Jésus. Et il veut que tout cela, précisément, devienne aussi signe et expression de son amour pour Jésus. Puisse-t-il, nous obtenir, par l'intercession de Marie, la grâce de mar-cher sur ses traces !
Eudistes - Province de France