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France

Le mardi 4 novembre, une messe en mémoire de Jospeh Caillot a été célébrée à l'église St-Joseph des Carmes pour les membres du séminaire dont Joseph était "directeur" et pour ceux de l'Institut Catholique où Joseph enseignait. Mgr Patrick Valdrini, recteur de l'Institut Catholique, présidait la célébration, et le P. Robert Scholtus, supérieur du Séminaire des Carmes a prononcé l'homélie.
Voici le texte de cette homélie


MESSE EN MÉMOIRE DU PÈRE JOSEPH CAILLOT
Église Saint Joseph des Carmes - Mardi 4 Novembre 2003
Homélie du P. Robert SCHOLTUS, supérieur du Séminaire des Carmes

Un an, presque jour pour jour, a passé depuis le jour où Joseph Caillot a prononcé devant nous cette leçon qui n'eut d'académique que le nom, et dans laquelle, lui qui n'avait jamais rien laissé au hasard ni à l'improvisation, anticipa par le travail de l'intelligence spirituelle ce qu'il savait qu'il lui faudrait vivre aux prises avec l'inexorable.
Les semaines ont passé depuis le jour où Joseph, exténué par la maladie, a rendu son dernier souffle, dans le secret d'un ultime combat.
Maintenant que le temps a commencé à mettre à distance la douleur de l'inacceptable séparation et à désembuer nos regards, son visage, loin de s'effacer, nous est restitué dans une clarté nouvelle. Sa vie et sa mort se mettent à nous parler mieux que nous n'oserions en parler. Et mieux que le curriculum vitæ le plus détaillé, les versets de l'Écriture nous font entrevoir au travers de l'énigme d'un injuste destin le secret d'une destinée filiale.
Pour les avoir longuement méditées, Joseph savait le prix des sept demandes du Notre Père. Et dans sa prière il n'eut d'autre secours qu'elles, quand la maladie le priva de tout livre et de toute liturgie.
La grande épreuve qu'il a traversée nous oblige à faire ce qu'il nous avait enseigné, à lire le Notre Père à l'envers, à le prier à partir de son ultime invocation : " Père, ne nous soumets pas à la tentation, délivre-nous du mal ". " Il ne faut pas, disait-il, reculer devant le lien que la prière même de Jésus nous invite à faire entre l'invocation de Dieu comme Père et cet étonnant " cri du cœur " qui vient clôturer le parcours des 7 demandes ... Il s'agit de rien de moins que de voir les choses en face, courageusement, afin de prendre au sérieux notre destin d'humanité, avec et devant Dieu ... Ici point de dérobade possible. Pas question de tricher avec notre condition d'hommes, pas question de méconnaître notre vocation de fils. Si nous invoquons le Père pour être dispensés d'avoir à mener notre vie jusqu'au bout (mort comprise !) dans la vérité, alors peut-être n'aurions-nous pas vraiment compris ce qui est en jeu dans la foi. Mais avec une telle prière pour bagage, nous sommes déjà plongés au cœur du combat spirituel, et c'est du sérieux : un tel combat, notait Rimbaud, est aussi brutal que la bataille des hommes ".
Cette bataille, Joseph l'a livrée, dès que la maladie se fût déclarée, dès qu'elle lui eut déclaré la guerre. Il a mené ce combat comme il avait mené sa vie jusque-là, comme il avait conduit ses tâches d'enseignant, de pasteur, d'accompagnateur spirituel, avec courage et avec méthode, avec élégance et précision.
Jusqu'au bout il a exercé son métier d'homme avec dignité et avec modestie, sans se dérober, sans prendre la pose, sans faire semblant. Car ne pas tricher avec notre condition d'hommes, comme il disait, c'est d'abord ne pas se raconter d'histoires ni faire le malin. Qu'aurait signifié en effet de consentir à la mort et de s'abandonner à la providence paternelle de Dieu, pour celui qui avait savouré la beauté sauvage du monde et celle des concertos pour piano de Mozart, les ivresses du sport et la grâce du langage, s'il avait tu son effroi devant " la maladie qui vient tout laminer " selon son expression, s'il n'avait été cerné par la tentation du désespoir, s'il n'avait eu la filiale audace de pousser le cri de l'inadmissible ! Le courage de l'abandon est à ce prix et Joseph aura appris à ceux qui dissertent avec désinvolture sur la joie de l'abandon et les bienfaits du lâcher prise, comme ils disent, que précisément ils ne savent pas ce qu'ils disent.
L'un des textes évangéliques qui n'a cessé d'accompagner la réflexion et l'enseignement de Joseph est le récit des tentations de Jésus en lequel se dévoile la figure de l'homme libre qui ne voulut être Dieu qu'en devenant Fils, en s'affrontant à la tentation fondamentale qui est en l'homme de dénier sa finitude.
S'en remettre à un Autre, à l'Unique, au Père des cieux comme le fit Jésus, c'est accepter de répondre de ma propre vie. Comme l'écrivait encore Joseph : " À moi revient de faire, jusqu'au bout, de ma condition une vocation, d'aller vers Dieu en faisant jusqu'au terme mon métier de baptisé et de pécheur pardonné ".
Joseph a accompli son office. Sur des chemins qu'il n'avait pas choisis, il a mené à terme sa vocation. Sa vie est devenue l'eucharistie qu'il ne pouvait plus célébrer. Il est parvenu à ce que saint Paul appelle la révélation des Fils de Dieu, à l'adoption et à la délivrance.
Depuis la rive de l'éternité, il nous redit ce que nous ne cessons d'espérer quand nous demandons au Père de nous délivrer du mal, que le mal n'est pas notre destin. C'est, comme disait Romano Guardini, l'amour que Dieu nous porte qui a la gravité du destin. Pour qui croit au Père de Jésus Christ, l'implacable destin est transformé en une destinée de liberté et la solitude de la mort en communion des Saints.
Nous avons perdu Joseph. Dieu nous le rend comme compagnon d'éternité, non pas élevé à la gloire d'un panthéon mythique, mais tel que déjà il fut pour chacun de nous, témoin de la douce bonté de Dieu, attentif et bienveillant, si délicat, si fraternel.
Proches et amis, collègues et étudiants, frères prêtres, diacres et séminaristes - et vous Marie-Dominique qui avez accompagné Joseph, instant après instant, sur son chemin de croix - c'est notre fierté à tous de pouvoir témoigner à la face du Dieu caché de la vérité d'une vie, mais aussi - oserais-je le dire ! - d'une mort qui en nous faisant éprouver l'écart qui sépare, hors de toute proportion, les souffrances du temps présent et la gloire promise, renouvelle l'espérance de ce que nous ne voyons pas encore et que Joseph a su nous faire pressentir.