MESSE EN MÉMOIRE DU PÈRE JOSEPH CAILLOT
Église Saint Joseph des Carmes - Mardi 4 Novembre 2003
Homélie du P. Robert SCHOLTUS, supérieur du Séminaire
des Carmes
Un an, presque jour pour jour, a passé depuis
le jour où Joseph Caillot a prononcé devant nous cette leçon
qui n'eut d'académique que le nom, et dans laquelle, lui qui n'avait
jamais rien laissé au hasard ni à l'improvisation, anticipa
par le travail de l'intelligence spirituelle ce qu'il savait qu'il lui faudrait
vivre aux prises avec l'inexorable.
Les semaines ont passé depuis le jour où Joseph, exténué
par la maladie, a rendu son dernier souffle, dans le secret d'un ultime
combat.
Maintenant que le temps a commencé à mettre à distance
la douleur de l'inacceptable séparation et à désembuer
nos regards, son visage, loin de s'effacer, nous est restitué dans
une clarté nouvelle. Sa vie et sa mort se mettent à nous parler
mieux que nous n'oserions en parler. Et mieux que le curriculum vitæ
le plus détaillé, les versets de l'Écriture nous font
entrevoir au travers de l'énigme d'un injuste destin le secret d'une
destinée filiale.
Pour les avoir longuement méditées, Joseph savait le prix
des sept demandes du Notre Père. Et dans sa prière il n'eut
d'autre secours qu'elles, quand la maladie le priva de tout livre et de
toute liturgie.
La grande épreuve qu'il a traversée nous oblige à faire
ce qu'il nous avait enseigné, à lire le Notre Père
à l'envers, à le prier à partir de son ultime invocation
: " Père, ne nous soumets pas à la tentation, délivre-nous
du mal ". " Il ne faut pas, disait-il, reculer devant le lien
que la prière même de Jésus nous invite à faire
entre l'invocation de Dieu comme Père et cet étonnant "
cri du cur " qui vient clôturer le parcours des 7 demandes
... Il s'agit de rien de moins que de voir les choses en face, courageusement,
afin de prendre au sérieux notre destin d'humanité, avec et
devant Dieu ... Ici point de dérobade possible. Pas question de tricher
avec notre condition d'hommes, pas question de méconnaître
notre vocation de fils. Si nous invoquons le Père pour être
dispensés d'avoir à mener notre vie jusqu'au bout (mort comprise
!) dans la vérité, alors peut-être n'aurions-nous pas
vraiment compris ce qui est en jeu dans la foi. Mais avec une telle prière
pour bagage, nous sommes déjà plongés au cur
du combat spirituel, et c'est du sérieux : un tel combat, notait
Rimbaud, est aussi brutal que la bataille des hommes ".
Cette bataille, Joseph l'a livrée, dès que la maladie se fût
déclarée, dès qu'elle lui eut déclaré
la guerre. Il a mené ce combat comme il avait mené sa vie
jusque-là, comme il avait conduit ses tâches d'enseignant,
de pasteur, d'accompagnateur spirituel, avec courage et avec méthode,
avec élégance et précision.
Jusqu'au bout il a exercé son métier d'homme avec dignité
et avec modestie, sans se dérober, sans prendre la pose, sans faire
semblant. Car ne pas tricher avec notre condition d'hommes, comme il disait,
c'est d'abord ne pas se raconter d'histoires ni faire le malin. Qu'aurait
signifié en effet de consentir à la mort et de s'abandonner
à la providence paternelle de Dieu, pour celui qui avait savouré
la beauté sauvage du monde et celle des concertos pour piano de Mozart,
les ivresses du sport et la grâce du langage, s'il avait tu son effroi
devant " la maladie qui vient tout laminer " selon son expression,
s'il n'avait été cerné par la tentation du désespoir,
s'il n'avait eu la filiale audace de pousser le cri de l'inadmissible !
Le courage de l'abandon est à ce prix et Joseph aura appris à
ceux qui dissertent avec désinvolture sur la joie de l'abandon et
les bienfaits du lâcher prise, comme ils disent, que précisément
ils ne savent pas ce qu'ils disent.
L'un des textes évangéliques qui n'a cessé d'accompagner
la réflexion et l'enseignement de Joseph est le récit des
tentations de Jésus en lequel se dévoile la figure de l'homme
libre qui ne voulut être Dieu qu'en devenant Fils, en s'affrontant
à la tentation fondamentale qui est en l'homme de dénier sa
finitude.
S'en remettre à un Autre, à l'Unique, au Père des cieux
comme le fit Jésus, c'est accepter de répondre de ma propre
vie. Comme l'écrivait encore Joseph : " À moi revient
de faire, jusqu'au bout, de ma condition une vocation, d'aller vers Dieu
en faisant jusqu'au terme mon métier de baptisé et de pécheur
pardonné ".
Joseph a accompli son office. Sur des chemins qu'il n'avait pas choisis,
il a mené à terme sa vocation. Sa vie est devenue l'eucharistie
qu'il ne pouvait plus célébrer. Il est parvenu à ce
que saint Paul appelle la révélation des Fils de Dieu, à
l'adoption et à la délivrance.
Depuis la rive de l'éternité, il nous redit ce que nous ne
cessons d'espérer quand nous demandons au Père de nous délivrer
du mal, que le mal n'est pas notre destin. C'est, comme disait Romano Guardini,
l'amour que Dieu nous porte qui a la gravité du destin. Pour qui
croit au Père de Jésus Christ, l'implacable destin est transformé
en une destinée de liberté et la solitude de la mort en communion
des Saints.
Nous avons perdu Joseph. Dieu nous le rend comme compagnon d'éternité,
non pas élevé à la gloire d'un panthéon mythique,
mais tel que déjà il fut pour chacun de nous, témoin
de la douce bonté de Dieu, attentif et bienveillant, si délicat,
si fraternel.
Proches et amis, collègues et étudiants, frères prêtres,
diacres et séminaristes - et vous Marie-Dominique qui avez accompagné
Joseph, instant après instant, sur son chemin de croix - c'est notre
fierté à tous de pouvoir témoigner à la face
du Dieu caché de la vérité d'une vie, mais aussi -
oserais-je le dire ! - d'une mort qui en nous faisant éprouver l'écart
qui sépare, hors de toute proportion, les souffrances du temps présent
et la gloire promise, renouvelle l'espérance de ce que nous ne voyons
pas encore et que Joseph a su nous faire pressentir.