| Le
courage de l'abandon. Monseigneur le Recteur, Madame et Messieurs
les Doyens, chers confrères, collègues, étudiants, secrétaires,
séminaristes, parents, amis
Je vous remercie chaleureusement
d'être venus si nombreux ce soir, avec mention spéciale pour tous
ceux et celles qui sont venus de loin (et même de Suisse !). Si je prends
la parole ce soir, c'est, vous le savez, pour vous dire au revoir après
quinze années passées à la Faculté, dont les cinq
dernières au Séminaire des Carmes. Cet au revoir est dicté
par l'avancée inexorable de la maladie qui m'affecte. Il s'agit d'une maladie
neuro-dégénérative d'une extrême gravité, dont
nul n'est jamais revenu, qu'on appelle assez souvent " maladie de Charcot
", et que l'on désigne en termes plus scientifiques par les initiales
S.L.A., sclérose latérale amyotrophique. Vous l'imaginez, on ne
choisit pas de partir dans de telles conditions, tout simplement parce qu'on ne
choisit pas de tomber malade en pleine activité, alors que l'on se donnait
encore de nombreuses années de travail. Je suis entré à
la Faculté (laquelle s 'appelait encore à l'époque U.E.R.
) en octobre 1987, comme assistant au cycle A pour le cours de Théologie
fondamentale d'Antoine Delzant. Cette entrée avait été suggérée
et facilitée par Guy Lafon, sous la direction duquel je venais de soutenir
ma thèse au mois de mai précédent (et je profite de l'occasion
pour remercier ici Guy publiquement pour tout ce qu'il m'a apporté, et
pas seulement sur le plan intellectuel). Je venais d'être nommé en
Essonne, à Sainte Geneviève des Bois, au secteur pastoral du Val
d'Orge, cela suffisait à mon bonheur de prêtre ordinaire, et je n'imaginais
pas du tout me retrouver un jour dans notre corps facultaire. C'est dire si mon
parcours a quelque chose d'atypique. Ce n'est que progressivement que j'ai intégré
la faculté en enseignant là où l'on me demandait d'aller
: 1er cycle A, cycle C, 2ème cycle, CED, sans oublier les 3 bonnes années
passées à l' IER, l'Institut d'Etudes Religieuses. Ce n'est que
progressivement que je suis devenu un modeste " professionnel " de la
théologie, sachant qu'il me restait encore bien des compétences
à acquérir.
Ce furent, en tout cas, quinze années
pleines, riches de découvertes et de contacts en tous genres, à
travers cours, travaux dirigés, séminaires, accompagnement de maîtrises
et de thèses, publications diverses, et j'exprime ici ma vive gratitude
à toutes celles et à tous ceux que j'ai rencontrés sur ma
route, collègues, étudiants, ensemble du personnel administratif
Sur ces quinze années, comment ne pas évoquer aussi les douze années
consécutives précisément consacrées à diverses
responsabilités administratives ? Soit cinq ans comme directeur des auditeurs
ordinaires, deux ans comme directeur adjoint du 2ème cycle, cinq ans comme
directeur du cycle A , deux ans cumulés avec cette dernière fonction
comme directeur de la STBS (ce qui représente en fait, même si mon
calcul vous apparaît un peu tordu, quatorze ans !). Ces tâches m'ont
vraiment permis de vivre diverses collaborations amicales et fructueuses avec
nombre de collègues, ainsi qu'avec plusieurs secrétaires dont j'ai
toujours admiré non seulement la compétence professionnelle, mais
aussi la disponibilité, la patience, le dévouement sans faille à
la cause de la maison. J'étais bien entendu prêt à continuer
de plus belle après le semestre sabbatique qui m'était octroyé
jusqu'en février 2003, en rejoignant notamment les rangs de l'IAS , l'Institut
des Arts Sacrés. Toutes ces perspectives d'avenir se sont évanouies
assez brutalement. Vous le comprendrez aisément, il est désormais
inutile d'insister sur ce point. Je passe maintenant à
la leçon d'adieu, dont je voudrais sans plus attendre préciser le
titre. Et tout d'abord la référence à une attitude fondamentale
de l'existence humaine et chrétienne, celle du courage. Que serait notre
vie sans cette opiniâtreté dont font preuve jour après jour
tant d'hommes et de femmes, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, face à
des conditions d'existence souvent difficiles, face aux épreuves qui les
frappent parfois si durement ? Il y a certainement de la noblesse dans cette détermination
fondamentale, qui est une façon quotidienne de se tenir dans l'existence.
Bien sûr, il nous arrive parfois d'être envahis par la lassitude et
le découragement. Mais comme l'écrivait Thomas Merton à l'un
de ses novices qui lui disait manquer de courage : le courage, cela va et cela
vient, tiens bon jusqu'à la prochaine livraison. Tenir bon quoi qu'il arrive,
voilà déjà une première bonne définition du
courage. Si vous le voulez, faisons un pas de plus et ouvrons la Bible. Nous
allons découvrir que la notion de courage n'est évidemment pas absente
de l'Ecriture, et qu'elle est souvent couplée à l'espérance,
cette vertu de la route par excellence, liée à la promesse de Dieu,
avec un mélange parfois assez étonnant de douceur et de violence.
Pensons simplement au psalmiste : " Espère le Seigneur, sois fort
et prends courage, espère le Seigneur ". Mais, me direz-vous, comment
approcher la notion, la serrer au plus près ? La Bible, on le sait, ne
connaît pas les définitions abstraites ; elle raconte, décrit
ou célèbre la relation à Dieu de manière toujours
pratique. Pour cerner ce qu'il en est du courage, il me suffira donc de privilégier
la conduite de Jésus lui-même, notre Maître et Seigneur, lequel
a su affronter jusqu'au bout la souffrance et la mort avec toute la détermination
de sa liberté filiale, au moment où allait basculer son existence.
Je pense ici au fameux verset 9,51 de l'Evangile selon Saint Luc, où il
nous est dit que s'ouvre sans retour pour Jésus le temps où il doit
être enlevé de ce monde. Ce verset, on peut le traduire de diverses
manières, l'idée à retenir étant que, selon le texte
grec, Jésus durcit son visage face à la destinée qui l'attend.
La version Osty-Trinquet propose : " il prit fermement la route de Jérusalem
" ; dans la Table de l'Evangile (tome 4), Guy Lafon propose : " il envisagea
fermement lui-même de faire route vers Jérusalem ", le verbe
" envisager " étant ici à prendre au sens le plus fort
qui soit. Le courage, au fond, s'inscrit littéralement sur nos traits :
il s'agit, comme on dit, de faire face, de faire front, de serrer les dents. C'est
bien, à mon sens, ce qu'a fait Jésus. Le disciple n'étant
pas au-dessus du maître, il lui faut, lui aussi, envisager avec la même
détermination les grands tournants de l' existence qui se présentent
à lui, de façon prévue ou imprévue. Un deuxième
trait s'ajoute alors à ce que nous disions plus haut : il ne s'agit plus
seulement de tenir bon, mais de consentir filialement à ce qui nous arrive.
Le terme de " courage " peut encore faire penser à la persévérance
dont parle Saint Paul au début de la première lettre aux Thessaloniciens,
quand il évoque avec force la " dépense " théologale
dont font preuve ses destinataires : " Nous rendons grâce toujours
à Dieu pour vous tous, faisant mémoire de vous dans nos prières,
nous souvenant sans relâche de l'uvre de votre foi, du labeur de votre
amour, de la constance de votre espérance en notre Seigneur Jésus-Christ,
en présence de notre Dieu et Père ". Dans cette adresse, on
le voit, la constance (ou la persévérance) est à nouveau
liée à l'espérance. On sait que Simone Weil avait une prédilection
particulière pour cette vertu, qui est bien la marque du courage quand
il dure jour après jour et quand il endure dignement l'adversité
; encore faut-il que la persévérance, pour être fructueuse,
s'accorde inlassablement à la Parole de Dieu : " ils portent du fruit
dans la persévérance ", est-il dit de ceux qui entendent et
retiennent la Parole avec un cur noble et généreux (cf. Lc
8,15). Quand le courage du chrétien s'envisage, il est donc au moins marqué
par ces trois traits : tenir bon, consentir à sa destinée dans la
liberté filiale, rester " branché " sur la Parole.
Si j'en viens maintenant au titre complet " courage de l'abandon ",
il peut d'abord faire penser au célèbre " courage d'être
" dont parle Paul Tillich. Ce dernier avait forgé cette belle expression
parce qu'il estimait que ses étudiants ne comprenaient plus le sens et
l'enjeu de la grande donnée paulinienne de " la justification par
la foi ", qui constitue, comme on le sait, pour tous nos frères protestants,
l' " articulus stantis aut cadentis Ecclesiae " (l'article de foi qui
fait que l'Eglise tient debout ou tombe à terre selon qu'elle y adhère
ou non) . Tillich proposait donc en substance, pour comprendre aujourd'hui la
justification par la foi, la périphrase suivante : le courage d'être,
c'est " le courage d'accepter d'être accepté (par Dieu) malgré
tout ce qu'il y a d'inacceptable en nous ". C'est, certes, dans un autre
contexte (pourtant pas si éloigné que cela de ce que dit Tillich)
que je m'inspire de l'expression " courage d'accepter ", pour décrire
encore plus explicitement ce que je suis en train de vous dire ce soir, en faisant
du même coup de l'abandon une véritable modalité de l'être,
non pas comme résignation subie mais comme consentement le plus serein
possible, au sens déjà évoqué plus haut. J'aimerais
souligner simplement deux aspects de l'abandon : par un côté, le
courage qui consiste à devoir quitter définitivement ses tâches,
à devoir renoncer définitivement à ses projets ; par un autre
côté, le courage de s'abandonner en toute confiance à l'inconnu
qui vient, en s'exerçant à y discerner la présence de Dieu.
Deux précisions avant d'aller plus loin : tout d'abord, il est clair que
la dimension de renoncement à toute activité et celle de la confiance
sans retour constituent l'une et l'autre, et même probablement l'une par
l'autre, les deux faces indéchirables d'une même aventure spirituelle
que je ne maîtrise pas, que je ne maîtrise plus. Ensuite, il est tout
aussi clair que ce que je suis en train de vous dire n'aurait aucun sens si l'épreuve
actuelle était vécue dans l'enfer d'une solitude qui pourrait être
à tout moment submergée par le désespoir. J'expérimente
tout au contraire, depuis le début de la maladie, toute la puissance du
réseau de solidarité et d'amitié qui s'est tissé autour
de moi, sous mille et une formes plus étonnantes et réconfortantes
les unes que les autres (sans pouvoir citer tout le monde, je voudrais ici rendre
hommage à Sur Marie Dominique, de la congrégation de Notre
Dame de Charité, ma sur en Saint Jean Eudes ; c'est grâce à
sa générosité, à celle de sa Provinciale et à
celle du Provincial des Eudistes, que je peux encore continuer depuis 4 mois à
mener une vie sociale et ecclésiale, en dépit de ma perte totale
d'autonomie). Au fond, la communion des saints, si j'ose ainsi m'exprimer, n'est
pas un vain mot pour notre fraternité de misère. C'est grâce
à elle, dans ce grand corps d'espérance que constitue l'Eglise,
que je peux encore continuer d'avancer, cahin-caha, " comme n'importe lequel
des membres souffrants de Jésus-Christ ".
Venons-en donc
maintenant au geste actif de l'abandon, lequel s'apparente bel et bien à
un renoncement assez déchirant. J'avais eu l'occasion d'écrire,
au moment du passage à l'an 2000, un petit article dans un numéro
de la revue La Maison-Dieu consacré aux rapports entre liturgie et eschatologie.
Je me proposais, entre autres, d'y réfléchir sur le fait que toute
existence humaine connaît " une dernière fois ". J'étais
loin de me douter que j'allais expérimenter en quelques mois cette vérité
inéluctable de notre condition. Il m'a fallu entrer progressivement dans
la zone de tous les " jamais plus ". Avec le recul, je peux dater à
peu près les jours où les portes de l'autonomie se sont refermées
les unes après les autres : la dernière fois où j'ai pu tout
seul courir, marcher, prendre le métro, le bus ou ma voiture, enfourcher
mon vélo, m'installer à mon piano, me lever, me laver, me raser,
m'habiller, couper mon pain ou ma viande, guider la souris de mon ordinateur,
écrire une lettre, ouvrir mon courrier, etc. La liste serait encore longue
! Où l'on voit que les gestes les plus ordinaires de la vie quotidienne
constituent autant de petits miracles permanents et insoupçonnés.
Mais au-delà de la rude expérience de la perte totale d'autonomie,
c'est bien sûr à l'abandon des tâches et responsabilités
qui faisaient jusqu'à présent le prix et le sel de l'existence qu'il
s'agit pour moi de consentir. Le " plus jamais " s'étend, de
fait, à tous les domaines d'activités que je pensais être
les miens pour longtemps encore : ainsi, comme je l'ai déjà noté
plus haut, préparer et donner un cours, animer des séminaires et
ateliers, accompagner des mémoires et des thèses, poursuivre mes
publications ; mais aussi, en tant que prêtre, présider l'Eucharistie,
partager la Parole, rompre le Pain, élever la Coupe du Salut
Oui,
c'est bien à ce " plus jamais " qu'il me faut consentir sans
nostalgie, sans révolte ni amertume, en essayant de remplir de mon mieux
" le temps qui reste " ( pour reprendre le titre du beau livre que Giorgio
Agemben a consacré aux premiers mots de la lettre aux Romains) dans le
silence, l'effacement, l'intense prière du cur. Ceci
me permet de faire transition vers le deuxième moment de ma réflexion.
Face au temps qui vient, face au temps qui reste, que faire sinon se laisser faire,
quitter toute maîtrise sur sa propre vie ? Bref, il y va pleinement du geste
de s'abandonner, c'est-à- dire de l'acte de se donner tout entier et sans
retour à quelqu'un d'autre en qui on a une totale confiance. Qui est cet
autre ? Celui ou celle dont on accepte de dépendre dans la vie de tous
les jours, et bien sûr aussi Celui qui nous enveloppe de son indicible mystère
et que nous appelons Dieu. Un tel mouvement de confiance, on le pressent, ne va
pas sans un constant combat spirituel, dont nous savons avec Rimbaud qu'il est
aussi brutal qu'une bataille d'hommes. Ainsi , s'abandonner à la douceur
de Dieu, c'est apprendre , en même temps, à faire face sans illusion
à l'avenir qui s'ouvre encore, envisager la perspective d'une lente agonie
et d'une mort probablement difficile. C'est, en d'autres termes, tenter d'affirmer
encore (pour reprendre ici une belle expression de Paul Ricoeur) " la joie
du oui dans la tristesse du fini ". C'est dire si le courage ici évoqué
reste un pauvre et fragile courage, c'est reconnaître que la confiance ici
sollicitée reste une confiance bien précaire. Le Jésus de
Luc 9,51 a connu aussi Gethsémani
Mais, en définitive, c'est
bien entre les mains du Père qu'Il s'est abandonné, et là
est l'essentiel : la joie du oui est allée jusqu'au bout du chemin.
Au regard de cette méditation sur l'abandon, il me faut alors reprendre
maintenant les termes de Saint Paul rappelés plus haut sur le travail de
la foi, sur le labeur de la charité et la persévérance de
l'espérance. J'éprouve, en effet, aujourd'hui combien, dans ma situation,
la vie théologale n'est pas détruite, mais transformée. La
foi devient plus obscure, l'espérance est plus aveugle que jamais, la charité
n'est pas aussi paisible et désintéressée qu'on le souhaiterait.
Ce sont toutes les puissances de l'âme, pour parler comme Saint Jean de
la Croix, qui sont dépouillées, dénudées à
l'extrême. Et ce sont tous les paramètres rassurants sur lesquels
était fondée mon existence qui sont ébranlés et qui
doivent être patiemment réenfantés. Que faire alors ? La réponse
jaillit d'elle-même : s'appuyer, plus que jamais, sur la foi de l'Eglise
comme sur un roc inentamable. Je sais en qui l'Eglise a mis sa foi ! Et c'est
fort de cet appui qu'il s'agit pour moi d'aller, sans perdre cur, jusqu'au
bout de la route, jusqu'à l'ultime d'une aventure encore ignorée.
Je me permets d'y entendre l'écho du " eis to telos " de Jn 13,1,
sachant, une fois encore, que le disciple n'est pas au-dessus du maître
: " un autre te mènera là où tu ne voulais pas aller
"
Permettez-moi de ne pas en dire plus, sinon pour attester
que ce que j'éprouve au plus intime et au plus indicible de moi-même
trouve désormais un écho, infiniment plus large que je ne le pressentais,
dans tout ce qui résonne en moi de la vie de l'Eglise et de l'humanité.
Ceci concerne notamment le rapport à la mort qui vient, et le rapport à
l'amour qui demeure. Je veux dire par là qu'en envisageant ma propre mort,
je m'unis aussi à celle de tous mes frères humains, puisque l'amour
me dit d'espérer pour tous. " La mort, la mort toujours recommencée
", chante Brassens en faisant écho au Paul Valéry du "
Cimetière marin "
Mais s'il est vrai que la mort, à chaque
fois unique, est toujours recommencée, ne peut-on en dire autant de l'amour,
dont l'Ecriture affirme précisément qu'il est " fort comme
la mort " ? L'amour dont Paul affirme qu'il " supporte tout, croit tout,
espère tout, endure tout " et que, très littéralement,
" il ne tombe jamais à terre ". On traduit souvent cette dernière
expression en affirmant que l'amour ne passera jamais. Certes, ce n'est pas faux,
mais je reste, pour ma part, très attaché à ce que dit Paul
dans le texte grec ( cf. 1 Co 13,8 ) : si l'amour ne tombe jamais à terre,
cela veut peut-être dire aussi qu'on ne peut jamais le mettre " sous
" terre
Il me semble, en définitive, que le courage
de l'abandon s'inscrit précisément dans cette tension entre l'amour
et la mort. Qu'est-ce à dire ? Que si l'amour ne tombe jamais à
terre, s'il est fort comme la mort, et même, nous le croyons, plus fort
que la mort, il constitue du même coup la seule voie royale qui nous reste
quand tout semble perdu. Le courage de l'abandon s'éprouve alors non pas
comme un geste volontariste, mais comme un mouvement interne à un don qui
le précède ; il est comme le verso d'un recto qui peut être
proprement reconnu comme ce qu'il faut bien appeler la grâce de l'abandon.
Pour illustrer en terminant cet abandon entre les mains du Père, j'aurais
pu faire appel à quelques géants de la spiritualité, par
exemple Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte
Face ou Charles de Foucauld. J'ai simplement choisi de solliciter un poème,
célèbre à juste titre, de Jean-Joseph Surin, parce qu'il
m'habite depuis longtemps. Je rappelle d'un mot qui est Surin : un étonnant
mystique jésuite du 17ème siècle, auquel Michel de Certeau
a consacré quelques travaux passionnés. Le texte que j'évoque
s'appelle : " De l'abandon intérieur, pour se disposer à la
perfection de l'amour divin ". Il décrit en vingt-trois strophes un
irrésistible mouvement de démaîtrise qui a quelque chose de
très impressionnant. C'est une véritable course à l'abîme,
qui n'est pas sans évoquer le verset du psaume " Abyssus abyssum invocat
". L'auteur est comme happé dans l'océan de l'amour divin,
en faisant, comme l'aurait dit Marie Noël, l'expérience d'une perte
continue. Mais, paradoxalement, Surin n'a rien d'un bateau ivre, rien d'un chrétien
errant qui divaguerait sans feu ni lieu : ce mouvement d'abandon intérieur
où il ne s'appartient plus, non seulement garde un solide pôle de
stabilité, celui du verbe johannique par excellence (demeurer), mais encore
s'arrime à la familiarité de plus en plus grande avec celui que,
tout au long du texte, Surin appelle l'Amour. Tel est le sens du refrain qui scande
chacune des strophes : " Ce m'est tout un que je vive ou je meure, il me
suffit que l'Amour me demeure ". Je me contenterai de citer trois
strophes de ce poème. La première donne résolument le ton
de l'aventure intérieure à laquelle entend se livrer Surin :
" Je veux aller courir parmy le monde , / Où je vivray comme un
enfant perdu, / J'ay pris l'humeur d'une âme vagabonde / Après
avoir tout mon bien dépendu. / Ce m'est tout un que je vive ou je meure,
/ Il me suffit que l'Amour me demeure ". On le voit, la décision
de partir est originale. Surin se décrit, certes, comme un enfant perdu,
mais il nous est permis de le voir apparaître aussi sous les traits d'un
enfant prodigue pas comme les autres qui, loin de s'éloigner de l'amour
du Père, entend au contraire s'y enfoncer toujours davantage sans regarder
à la dépense (c'est le sens du dernier vers du quatrain : après
avoir dépensé tout mon bien). La deuxième strophe
que je retiens, bien plus loin dans le texte, a l'intérêt de résoudre
de façon fulgurante la vieille et difficile question à laquelle
s'affronte tout professeur d'anthropologie chrétienne, celle des rapports
entre nature (humaine) et grâce (divine) ; ce n'est pas pour rien que ce
quatrain avait retenu l'attention du Père Henri de Lubac ! Je me permets
d'y voir aussi une allusion à notre baptême, cette plongée
dans l'amour où nous sommes ensevelis avec le Christ pour ressusciter avec
Lui. Voici donc ce qu'écrit Surin : " Heureuse mort ! heureuse
sépulture / De cet Amant dans l'Amour absorbé, / Qui ne
voit plus ny grâce ny nature, / Mais le seul gouffre auquel il est tombé.
/ Ce m'est tout un que je vive ou je meure, / Il me suffit que l'Amour me demeure
". Quant à la troisième strophe sélectionnée,
la toute dernière du texte, elle se passe de commentaire. J' observe seulement
qu'y apparaît pour la première et la dernière fois, en lettres
capitales, le nom de Jésus, comme si tout le poids du poème venait
s'y concentrer Avant de retourner au silence, je voudrais faire mienne cette strophe,
très simplement et très humblement : " Je ne veux plus
qu'imiter la folie / De ce JESUS, qui sur la Croix un jour, / Pour son
plaisir, perdit honneur et vie, / Délaissant tout pour sauver son
Amour. / Ce m'est tout un que je vive ou je meure, / Il me suffit que l'Amour
me demeure ".
Au fond, courage de l'abandon ou pas, ce qui nous
reste, c'est la joie d'aimer et d'être aimé. Merci à tous. Joseph
Caillot, I.C.P., 5 novembre 2002. |