Eudistes - Province de France
Le Père Joseph Caillot, après de longues années passées au service de l'Institut Catholique de Paris, vient de quitter ses tâches d'enseignant, de chercheur et de direction pour des raisons de santé. Selon la coutume, il a tenu à prononcer la traditionnelle conférence de départ, qu'il a intitulée Le courage de l'abandon. Voici le texte de cette conférence, qu'il a donnée le mardi 5 novembre au soir, dans le Grand Amphithéâtre de la Catho, dont toutes les places étaient occupées par ses collègues enseignant, le personnel administratif, des étudiants, des confrères eudistes et de nombreux amis qui avaient tenu à lui rendre hommage pour la richesse de sa penséeet la qualité de son enseignement.
Le courage de l'abandon.


Monseigneur le Recteur,
Madame et Messieurs les Doyens,
chers confrères, collègues, étudiants, secrétaires, séminaristes, parents, amis…


Je vous remercie chaleureusement d'être venus si nombreux ce soir, avec mention spéciale pour tous ceux et celles qui sont venus de loin (et même de Suisse !). Si je prends la parole ce soir, c'est, vous le savez, pour vous dire au revoir après quinze années passées à la Faculté, dont les cinq dernières au Séminaire des Carmes. Cet au revoir est dicté par l'avancée inexorable de la maladie qui m'affecte. Il s'agit d'une maladie neuro-dégénérative d'une extrême gravité, dont nul n'est jamais revenu, qu'on appelle assez souvent " maladie de Charcot ", et que l'on désigne en termes plus scientifiques par les initiales S.L.A., sclérose latérale amyotrophique. Vous l'imaginez, on ne choisit pas de partir dans de telles conditions, tout simplement parce qu'on ne choisit pas de tomber malade en pleine activité, alors que l'on se donnait encore de nombreuses années de travail.

Je suis entré à la Faculté (laquelle s 'appelait encore à l'époque U.E.R. ) en octobre 1987, comme assistant au cycle A pour le cours de Théologie fondamentale d'Antoine Delzant. Cette entrée avait été suggérée et facilitée par Guy Lafon, sous la direction duquel je venais de soutenir ma thèse au mois de mai précédent (et je profite de l'occasion pour remercier ici Guy publiquement pour tout ce qu'il m'a apporté, et pas seulement sur le plan intellectuel). Je venais d'être nommé en Essonne, à Sainte Geneviève des Bois, au secteur pastoral du Val d'Orge, cela suffisait à mon bonheur de prêtre ordinaire, et je n'imaginais pas du tout me retrouver un jour dans notre corps facultaire. C'est dire si mon parcours a quelque chose d'atypique. Ce n'est que progressivement que j'ai intégré la faculté en enseignant là où l'on me demandait d'aller : 1er cycle A, cycle C, 2ème cycle, CED, sans oublier les 3 bonnes années passées à l' IER, l'Institut d'Etudes Religieuses. Ce n'est que progressivement que je suis devenu un modeste " professionnel " de la théologie, sachant qu'il me restait encore bien des compétences à acquérir.

Ce furent, en tout cas, quinze années pleines, riches de découvertes et de contacts en tous genres, à travers cours, travaux dirigés, séminaires, accompagnement de maîtrises et de thèses, publications diverses, et j'exprime ici ma vive gratitude à toutes celles et à tous ceux que j'ai rencontrés sur ma route, collègues, étudiants, ensemble du personnel administratif… Sur ces quinze années, comment ne pas évoquer aussi les douze années consécutives précisément consacrées à diverses responsabilités administratives ? Soit cinq ans comme directeur des auditeurs ordinaires, deux ans comme directeur adjoint du 2ème cycle, cinq ans comme directeur du cycle A , deux ans cumulés avec cette dernière fonction comme directeur de la STBS (ce qui représente en fait, même si mon calcul vous apparaît un peu tordu, quatorze ans !). Ces tâches m'ont vraiment permis de vivre diverses collaborations amicales et fructueuses avec nombre de collègues, ainsi qu'avec plusieurs secrétaires dont j'ai toujours admiré non seulement la compétence professionnelle, mais aussi la disponibilité, la patience, le dévouement sans faille à la cause de la maison. J'étais bien entendu prêt à continuer de plus belle après le semestre sabbatique qui m'était octroyé jusqu'en février 2003, en rejoignant notamment les rangs de l'IAS , l'Institut des Arts Sacrés. Toutes ces perspectives d'avenir se sont évanouies assez brutalement. Vous le comprendrez aisément, il est désormais inutile d'insister sur ce point.


Je passe maintenant à la leçon d'adieu, dont je voudrais sans plus attendre préciser le titre. Et tout d'abord la référence à une attitude fondamentale de l'existence humaine et chrétienne, celle du courage. Que serait notre vie sans cette opiniâtreté dont font preuve jour après jour tant d'hommes et de femmes, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, face à des conditions d'existence souvent difficiles, face aux épreuves qui les frappent parfois si durement ? Il y a certainement de la noblesse dans cette détermination fondamentale, qui est une façon quotidienne de se tenir dans l'existence. Bien sûr, il nous arrive parfois d'être envahis par la lassitude et le découragement. Mais comme l'écrivait Thomas Merton à l'un de ses novices qui lui disait manquer de courage : le courage, cela va et cela vient, tiens bon jusqu'à la prochaine livraison. Tenir bon quoi qu'il arrive, voilà déjà une première bonne définition du courage.
Si vous le voulez, faisons un pas de plus et ouvrons la Bible. Nous allons découvrir que la notion de courage n'est évidemment pas absente de l'Ecriture, et qu'elle est souvent couplée à l'espérance, cette vertu de la route par excellence, liée à la promesse de Dieu, avec un mélange parfois assez étonnant de douceur et de violence. Pensons simplement au psalmiste : " Espère le Seigneur, sois fort et prends courage, espère le Seigneur ". Mais, me direz-vous, comment approcher la notion, la serrer au plus près ? La Bible, on le sait, ne connaît pas les définitions abstraites ; elle raconte, décrit ou célèbre la relation à Dieu de manière toujours pratique. Pour cerner ce qu'il en est du courage, il me suffira donc de privilégier la conduite de Jésus lui-même, notre Maître et Seigneur, lequel a su affronter jusqu'au bout la souffrance et la mort avec toute la détermination de sa liberté filiale, au moment où allait basculer son existence. Je pense ici au fameux verset 9,51 de l'Evangile selon Saint Luc, où il nous est dit que s'ouvre sans retour pour Jésus le temps où il doit être enlevé de ce monde. Ce verset, on peut le traduire de diverses manières, l'idée à retenir étant que, selon le texte grec, Jésus durcit son visage face à la destinée qui l'attend. La version Osty-Trinquet propose : " il prit fermement la route de Jérusalem " ; dans la Table de l'Evangile (tome 4), Guy Lafon propose : " il envisagea fermement lui-même de faire route vers Jérusalem ", le verbe " envisager " étant ici à prendre au sens le plus fort qui soit. Le courage, au fond, s'inscrit littéralement sur nos traits : il s'agit, comme on dit, de faire face, de faire front, de serrer les dents. C'est bien, à mon sens, ce qu'a fait Jésus. Le disciple n'étant pas au-dessus du maître, il lui faut, lui aussi, envisager avec la même détermination les grands tournants de l' existence qui se présentent à lui, de façon prévue ou imprévue. Un deuxième trait s'ajoute alors à ce que nous disions plus haut : il ne s'agit plus seulement de tenir bon, mais de consentir filialement à ce qui nous arrive.
Le terme de " courage " peut encore faire penser à la persévérance dont parle Saint Paul au début de la première lettre aux Thessaloniciens, quand il évoque avec force la " dépense " théologale dont font preuve ses destinataires : " Nous rendons grâce toujours à Dieu pour vous tous, faisant mémoire de vous dans nos prières, nous souvenant sans relâche de l'œuvre de votre foi, du labeur de votre amour, de la constance de votre espérance en notre Seigneur Jésus-Christ, en présence de notre Dieu et Père ". Dans cette adresse, on le voit, la constance (ou la persévérance) est à nouveau liée à l'espérance. On sait que Simone Weil avait une prédilection particulière pour cette vertu, qui est bien la marque du courage quand il dure jour après jour et quand il endure dignement l'adversité ; encore faut-il que la persévérance, pour être fructueuse, s'accorde inlassablement à la Parole de Dieu : " ils portent du fruit dans la persévérance ", est-il dit de ceux qui entendent et retiennent la Parole avec un cœur noble et généreux (cf. Lc 8,15). Quand le courage du chrétien s'envisage, il est donc au moins marqué par ces trois traits : tenir bon, consentir à sa destinée dans la liberté filiale, rester " branché " sur la Parole.

Si j'en viens maintenant au titre complet " courage de l'abandon ", il peut d'abord faire penser au célèbre " courage d'être " dont parle Paul Tillich. Ce dernier avait forgé cette belle expression parce qu'il estimait que ses étudiants ne comprenaient plus le sens et l'enjeu de la grande donnée paulinienne de " la justification par la foi ", qui constitue, comme on le sait, pour tous nos frères protestants, l' " articulus stantis aut cadentis Ecclesiae " (l'article de foi qui fait que l'Eglise tient debout ou tombe à terre selon qu'elle y adhère ou non) . Tillich proposait donc en substance, pour comprendre aujourd'hui la justification par la foi, la périphrase suivante : le courage d'être, c'est " le courage d'accepter d'être accepté (par Dieu) malgré tout ce qu'il y a d'inacceptable en nous ". C'est, certes, dans un autre contexte (pourtant pas si éloigné que cela de ce que dit Tillich) que je m'inspire de l'expression " courage d'accepter ", pour décrire encore plus explicitement ce que je suis en train de vous dire ce soir, en faisant du même coup de l'abandon une véritable modalité de l'être, non pas comme résignation subie mais comme consentement le plus serein possible, au sens déjà évoqué plus haut.
J'aimerais souligner simplement deux aspects de l'abandon : par un côté, le courage qui consiste à devoir quitter définitivement ses tâches, à devoir renoncer définitivement à ses projets ; par un autre côté, le courage de s'abandonner en toute confiance à l'inconnu qui vient, en s'exerçant à y discerner la présence de Dieu. Deux précisions avant d'aller plus loin : tout d'abord, il est clair que la dimension de renoncement à toute activité et celle de la confiance sans retour constituent l'une et l'autre, et même probablement l'une par l'autre, les deux faces indéchirables d'une même aventure spirituelle que je ne maîtrise pas, que je ne maîtrise plus. Ensuite, il est tout aussi clair que ce que je suis en train de vous dire n'aurait aucun sens si l'épreuve actuelle était vécue dans l'enfer d'une solitude qui pourrait être à tout moment submergée par le désespoir. J'expérimente tout au contraire, depuis le début de la maladie, toute la puissance du réseau de solidarité et d'amitié qui s'est tissé autour de moi, sous mille et une formes plus étonnantes et réconfortantes les unes que les autres (sans pouvoir citer tout le monde, je voudrais ici rendre hommage à Sœur Marie Dominique, de la congrégation de Notre Dame de Charité, ma sœur en Saint Jean Eudes ; c'est grâce à sa générosité, à celle de sa Provinciale et à celle du Provincial des Eudistes, que je peux encore continuer depuis 4 mois à mener une vie sociale et ecclésiale, en dépit de ma perte totale d'autonomie). Au fond, la communion des saints, si j'ose ainsi m'exprimer, n'est pas un vain mot pour notre fraternité de misère. C'est grâce à elle, dans ce grand corps d'espérance que constitue l'Eglise, que je peux encore continuer d'avancer, cahin-caha, " comme n'importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ ".


Venons-en donc maintenant au geste actif de l'abandon, lequel s'apparente bel et bien à un renoncement assez déchirant. J'avais eu l'occasion d'écrire, au moment du passage à l'an 2000, un petit article dans un numéro de la revue La Maison-Dieu consacré aux rapports entre liturgie et eschatologie. Je me proposais, entre autres, d'y réfléchir sur le fait que toute existence humaine connaît " une dernière fois ". J'étais loin de me douter que j'allais expérimenter en quelques mois cette vérité inéluctable de notre condition. Il m'a fallu entrer progressivement dans la zone de tous les " jamais plus ". Avec le recul, je peux dater à peu près les jours où les portes de l'autonomie se sont refermées les unes après les autres : la dernière fois où j'ai pu tout seul courir, marcher, prendre le métro, le bus ou ma voiture, enfourcher mon vélo, m'installer à mon piano, me lever, me laver, me raser, m'habiller, couper mon pain ou ma viande, guider la souris de mon ordinateur, écrire une lettre, ouvrir mon courrier, etc. La liste serait encore longue ! Où l'on voit que les gestes les plus ordinaires de la vie quotidienne constituent autant de petits miracles permanents et insoupçonnés. Mais au-delà de la rude expérience de la perte totale d'autonomie, c'est bien sûr à l'abandon des tâches et responsabilités qui faisaient jusqu'à présent le prix et le sel de l'existence qu'il s'agit pour moi de consentir. Le " plus jamais " s'étend, de fait, à tous les domaines d'activités que je pensais être les miens pour longtemps encore : ainsi, comme je l'ai déjà noté plus haut, préparer et donner un cours, animer des séminaires et ateliers, accompagner des mémoires et des thèses, poursuivre mes publications ; mais aussi, en tant que prêtre, présider l'Eucharistie, partager la Parole, rompre le Pain, élever la Coupe du Salut…Oui, c'est bien à ce " plus jamais " qu'il me faut consentir sans nostalgie, sans révolte ni amertume, en essayant de remplir de mon mieux " le temps qui reste " ( pour reprendre le titre du beau livre que Giorgio Agemben a consacré aux premiers mots de la lettre aux Romains) dans le silence, l'effacement, l'intense prière du cœur.

Ceci me permet de faire transition vers le deuxième moment de ma réflexion. Face au temps qui vient, face au temps qui reste, que faire sinon se laisser faire, quitter toute maîtrise sur sa propre vie ? Bref, il y va pleinement du geste de s'abandonner, c'est-à- dire de l'acte de se donner tout entier et sans retour à quelqu'un d'autre en qui on a une totale confiance. Qui est cet autre ? Celui ou celle dont on accepte de dépendre dans la vie de tous les jours, et bien sûr aussi Celui qui nous enveloppe de son indicible mystère et que nous appelons Dieu. Un tel mouvement de confiance, on le pressent, ne va pas sans un constant combat spirituel, dont nous savons avec Rimbaud qu'il est aussi brutal qu'une bataille d'hommes. Ainsi , s'abandonner à la douceur de Dieu, c'est apprendre , en même temps, à faire face sans illusion à l'avenir qui s'ouvre encore, envisager la perspective d'une lente agonie et d'une mort probablement difficile. C'est, en d'autres termes, tenter d'affirmer encore (pour reprendre ici une belle expression de Paul Ricoeur) " la joie du oui dans la tristesse du fini ". C'est dire si le courage ici évoqué reste un pauvre et fragile courage, c'est reconnaître que la confiance ici sollicitée reste une confiance bien précaire. Le Jésus de Luc 9,51 a connu aussi Gethsémani… Mais, en définitive, c'est bien entre les mains du Père qu'Il s'est abandonné, et là est l'essentiel : la joie du oui est allée jusqu'au bout du chemin.
Au regard de cette méditation sur l'abandon, il me faut alors reprendre maintenant les termes de Saint Paul rappelés plus haut sur le travail de la foi, sur le labeur de la charité et la persévérance de l'espérance. J'éprouve, en effet, aujourd'hui combien, dans ma situation, la vie théologale n'est pas détruite, mais transformée. La foi devient plus obscure, l'espérance est plus aveugle que jamais, la charité n'est pas aussi paisible et désintéressée qu'on le souhaiterait. Ce sont toutes les puissances de l'âme, pour parler comme Saint Jean de la Croix, qui sont dépouillées, dénudées à l'extrême. Et ce sont tous les paramètres rassurants sur lesquels était fondée mon existence qui sont ébranlés et qui doivent être patiemment réenfantés. Que faire alors ? La réponse jaillit d'elle-même : s'appuyer, plus que jamais, sur la foi de l'Eglise comme sur un roc inentamable. Je sais en qui l'Eglise a mis sa foi ! Et c'est fort de cet appui qu'il s'agit pour moi d'aller, sans perdre cœur, jusqu'au bout de la route, jusqu'à l'ultime d'une aventure encore ignorée. Je me permets d'y entendre l'écho du " eis to telos " de Jn 13,1, sachant, une fois encore, que le disciple n'est pas au-dessus du maître : " un autre te mènera là où tu ne voulais pas aller "…

Permettez-moi de ne pas en dire plus, sinon pour attester que ce que j'éprouve au plus intime et au plus indicible de moi-même trouve désormais un écho, infiniment plus large que je ne le pressentais, dans tout ce qui résonne en moi de la vie de l'Eglise et de l'humanité. Ceci concerne notamment le rapport à la mort qui vient, et le rapport à l'amour qui demeure. Je veux dire par là qu'en envisageant ma propre mort, je m'unis aussi à celle de tous mes frères humains, puisque l'amour me dit d'espérer pour tous. " La mort, la mort toujours recommencée ", chante Brassens en faisant écho au Paul Valéry du " Cimetière marin "… Mais s'il est vrai que la mort, à chaque fois unique, est toujours recommencée, ne peut-on en dire autant de l'amour, dont l'Ecriture affirme précisément qu'il est " fort comme la mort " ? L'amour dont Paul affirme qu'il " supporte tout, croit tout, espère tout, endure tout " et que, très littéralement, " il ne tombe jamais à terre ". On traduit souvent cette dernière expression en affirmant que l'amour ne passera jamais. Certes, ce n'est pas faux, mais je reste, pour ma part, très attaché à ce que dit Paul dans le texte grec ( cf. 1 Co 13,8 ) : si l'amour ne tombe jamais à terre, cela veut peut-être dire aussi qu'on ne peut jamais le mettre " sous " terre…


Il me semble, en définitive, que le courage de l'abandon s'inscrit précisément dans cette tension entre l'amour et la mort. Qu'est-ce à dire ? Que si l'amour ne tombe jamais à terre, s'il est fort comme la mort, et même, nous le croyons, plus fort que la mort, il constitue du même coup la seule voie royale qui nous reste quand tout semble perdu. Le courage de l'abandon s'éprouve alors non pas comme un geste volontariste, mais comme un mouvement interne à un don qui le précède ; il est comme le verso d'un recto qui peut être proprement reconnu comme ce qu'il faut bien appeler la grâce de l'abandon. Pour illustrer en terminant cet abandon entre les mains du Père, j'aurais pu faire appel à quelques géants de la spiritualité, par exemple Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face ou Charles de Foucauld. J'ai simplement choisi de solliciter un poème, célèbre à juste titre, de Jean-Joseph Surin, parce qu'il m'habite depuis longtemps. Je rappelle d'un mot qui est Surin : un étonnant mystique jésuite du 17ème siècle, auquel Michel de Certeau a consacré quelques travaux passionnés. Le texte que j'évoque s'appelle : " De l'abandon intérieur, pour se disposer à la perfection de l'amour divin ". Il décrit en vingt-trois strophes un irrésistible mouvement de démaîtrise qui a quelque chose de très impressionnant. C'est une véritable course à l'abîme, qui n'est pas sans évoquer le verset du psaume " Abyssus abyssum invocat ". L'auteur est comme happé dans l'océan de l'amour divin, en faisant, comme l'aurait dit Marie Noël, l'expérience d'une perte continue. Mais, paradoxalement, Surin n'a rien d'un bateau ivre, rien d'un chrétien errant qui divaguerait sans feu ni lieu : ce mouvement d'abandon intérieur où il ne s'appartient plus, non seulement garde un solide pôle de stabilité, celui du verbe johannique par excellence (demeurer), mais encore s'arrime à la familiarité de plus en plus grande avec celui que, tout au long du texte, Surin appelle l'Amour. Tel est le sens du refrain qui scande chacune des strophes : " Ce m'est tout un que je vive ou je meure, il me suffit que l'Amour me demeure ".

Je me contenterai de citer trois strophes de ce poème. La première donne résolument le ton de l'aventure intérieure à laquelle entend se livrer Surin :
" Je veux aller courir parmy le monde ,
/ Où je vivray comme un enfant perdu,
/ J'ay pris l'humeur d'une âme vagabonde
/ Après avoir tout mon bien dépendu.
/ Ce m'est tout un que je vive ou je meure, / Il me suffit que l'Amour me demeure ".
On le voit, la décision de partir est originale. Surin se décrit, certes, comme un enfant perdu, mais il nous est permis de le voir apparaître aussi sous les traits d'un enfant prodigue pas comme les autres qui, loin de s'éloigner de l'amour du Père, entend au contraire s'y enfoncer toujours davantage sans regarder à la dépense (c'est le sens du dernier vers du quatrain : après avoir dépensé tout mon bien).

La deuxième strophe que je retiens, bien plus loin dans le texte, a l'intérêt de résoudre de façon fulgurante la vieille et difficile question à laquelle s'affronte tout professeur d'anthropologie chrétienne, celle des rapports entre nature (humaine) et grâce (divine) ; ce n'est pas pour rien que ce quatrain avait retenu l'attention du Père Henri de Lubac ! Je me permets d'y voir aussi une allusion à notre baptême, cette plongée dans l'amour où nous sommes ensevelis avec le Christ pour ressusciter avec Lui. Voici donc ce qu'écrit Surin :
" Heureuse mort ! heureuse sépulture
/ De cet Amant dans l'Amour absorbé,
/ Qui ne voit plus ny grâce ny nature,
/ Mais le seul gouffre auquel il est tombé.
/ Ce m'est tout un que je vive ou je meure, / Il me suffit que l'Amour me demeure ".
Quant à la troisième strophe sélectionnée, la toute dernière du texte, elle se passe de commentaire. J' observe seulement qu'y apparaît pour la première et la dernière fois, en lettres capitales, le nom de Jésus, comme si tout le poids du poème venait s'y concentrer Avant de retourner au silence, je voudrais faire mienne cette strophe, très simplement et très humblement :
" Je ne veux plus qu'imiter la folie
/ De ce JESUS, qui sur la Croix un jour,
/ Pour son plaisir, perdit honneur et vie,
/ Délaissant tout pour sauver son Amour.
/ Ce m'est tout un que je vive ou je meure, / Il me suffit que l'Amour me demeure ".

Au fond, courage de l'abandon ou pas, ce qui nous reste, c'est la joie d'aimer et d'être aimé. Merci à tous.

Joseph Caillot, I.C.P., 5 novembre 2002.