Communauté de Rennes

A l'occasion des 40 ans du Concile Vatican II, le Père Cancouët, en sa qualité d'expert a été fort sollicité : Un article dans "Église en Ille et Vilaine", une émission de radio sur RCF-alpha, un article dans Ouest France et un interview pour France-Presse. Ci dessous l'article paru dans "Église en Ille et Vilaine" signé Edith Castel, journaliste du diocèse de Rennes

Un témoin au Concile :

Le 11 octobre 2002, s'ouvrait le deuxième concile du Vatican. Parmi les experts se trouvait le père Michel Cancouët, Eudiste, actuellement professeur de théologie au séminaire Saint-Yves de Rennes.

Il y a quarante ans s'ouvrait le Concile Vatican II, le précédent, Vatican I, remontait à la guerre de 1870. Qu'est ce qu'un concile et qu'est ce qui dans l'Église catholique de la fin des années 50 a justifié la tenue d'une telle assemblée ?

Au cours d'un concile, l'ensemble des évêques de l'Église catholique se retrouve à Rome pour approfondir la foi et, quelquefois, pour répondre aux crises qui peuvent secouer l'Église. L'église de la fin des années 50 ne connaissant pas de crises majeures, ce concile fut une rencontre fraternelle, sans questions particulières à résoudre.

Vatican II est un concile dit "œcuménique". Que veut dire ce terme généralement appliqué aux sept premiers conciles de l'histoire de l'Église ?

"Oecuménique" veut dire qu'à Vatican Il, sur les 2 000 évêques présents, 300 d'entre eux appartenaient à des Églises d'Orient rattachées à Rome : Maronites, Melkites, et une partie des Syriens, des Arméniens et des Coptes.

Puisque l'Église ne connaissait pas de crise majeure au moment de l'ouverture du Concile Vatican II, peut-on dire qu'au plan doctrinal elle fonctionnait sur les schémas de Vatican I ?

Vatican I avait bien commencé à étudier la doctrine de l'Église mais n'avait voté que la doctrine sur le pape. Il fallait terminer la réflexion sur l'Église, mais cette dernière n'était pas la seule question au programme du nouveau concile. L'idée du pape jean XXIII en réunissant le concile était plurielle : faire prendre conscience aux évêques de la fraternité apostolique et à tous de la dimension mondiale de l'Église, ce qui n'avait jamais été le cas auparavant; et enfin, ce que l'on a appelé "d'aggiornamento", l'adaptation du langage.

Ceci veut dire qu'à Vatican II, il y avait des évêques non européens ?

Forcément! Car le XX siècle est marqué par une formidable expansion de l'Église qui voit se créer un à deux nouveaux diocèses par mois. Vatican I a accueilli les premiers évêques américains, et Vatican II, les premiers évêques asiatiques et africains.

La présence d'évêques issus des "jeunes Églises" a-t-elle influé sur la manière de réfléchir ?

C'est intéressant lorsqu'une assemblée prend conscience qu'elle est mondiale. Prenons une question qui n'a rien à voir avec la doctrine au sens strict: la liberté religieuse, qui est un droit humain fondamental. En la présentant au Concile, Paul VI disait en substance : nous nous trouvons dans une assemblée qui a plus de valeur, sur le plan mondial, que l'ONU, qui est plus représentative, et par conséquent nous sommes là en tant "qu'experts en humanité" capables de parler. La diversité des participants a permis au concile de déborder sur des questions dépassant le cadre de la foi.

Le concile a été convoqué par le pape Jean XXIII. Sur quoi s'est-il appuyé pour le faire ?

Les conciles s'emboîtent les uns dans les autres. Vatican I s'était terminé, sans se conclure, à cause de la guerre franco-allemande de 1870 et l'invasion de Rome par les Italiens. Un des premiers soucis de Pie XI a été de poursuivre et d'achever le concile Vatican 1. Il a donc interrogé les évêques qui se sont déclarés favorables et ont proposé des thèmes de réflexion. Mais c'est l'époque de la monté des fascismes. Les relations houleuses entre Mussolini et Pie XI ne permettent pas à ce dernier de tenir un concile de manière sereine. Pie XII, son successeur est pris dans la tourmente de la deuxième guerre mondiale. Ce n'est qu'en 194748 qu'il peut reprendre l'idée du concile et le faire préparer par ses collaborateurs. Lorsque Jean XXIII convoque le concile, 4 ans après la mort de Pie XII, le document de travail contient les projets élaborés par son prédécesseur sur le siège de Pierre.

Le pape Jean XXIII est mort avant la fin du concile et Paul VI a pris la suite. A-t-on ressenti une différence dans la manière d'envisager le travail du concile ?

Secrétaire de Pie XII, archevêque de Milan, et évêque de la Curie, Paul VI connaissait bien les projets; sans oublier qu'il avait été partie prenante de toutes les grandes encycliques de Pie XII.

A l'ouverture du concile, il était probablement l'une des personnes les plus compétentes sur l'Église universelle.

Il reste que Jean XXIII et lui avaient deux tempéraments forts différents. Lorsque Paul VI a pris les rênes de l'Église, il est entré presque "timidement" au concile. Le pape venait rarement aux sessions du concile et Paul VI semblait toujours gêné d'être le "patron", jusqu'au jour où il a trouvé le "truc" qui a été repris par Jean-Paul II il s'est fait faire une croix qui lui donnait une contenance en marchant. L'évêque de Rome n'avait jamais eu de crosse, ce qui ne gênait pas Jean XXIII qui se déplaçait en "sedia" a gêné Paul VI qui entrait au concile sur ses deux jambes et ne savait pas quoi faire de ses mains. La croix a résolu son problème.

Quels sont les pouvoirs du pape au cours du concile ?

Le concile réuni sous la présidence de Jean XXIII a accepté le projet concernant la mise à jour de la liturgie et rejeté toutes les autres propositions. Jean XXIII était un homme d'écoute et capable de s'adapter. Selon le règlement, le concile ne pouvait rejeter un texte proposé par le pape qu'au 2/3 des voix. Comme le nombre de voix contre son projet était insuffisant, le soir même le pape a changé le règlement du concile pour que son texte puisse être rejeté.

Dans un concile, le pape est le premier des évêques. Il n'y a qu'à regarder les signatures au bas des textes, on trouve toujours la même formule : "Moi, Paul, Évêque de l'Église catholique ; suivent les signatures des Pères". C'est un acte commun, l'expression de la collégialité.

Le Successeur de Pierre convoque et préside le concile, fixe le programme, donne la matière et à la fin promulgue. A côté, il y a le travail du concile, des commissions et des experts et dans l'intervalle entre deux sessions, un va-et-vient de textes, de propositions et de travaux des commissions.

Cet "aggiornamento" concernait-il toute la vie de l'Église dès le départ ?

L'heure est venue de préciser le statut des divers textes du concile. Il y a quatre Constitutions à travers lesquelles l'Église dit ce qui la constitue en interprétant la Parole de Dieu, la Révélation ? la Constitution sur l'Église (Lumen Gentium) décrit la place de l'Église par rapport au Christ, peuple messianique dont Jésus est le Messie, corps dont Jésus Christ est la tête, sacrement de Jésus ressuscité; la Constitution sur la liturgie (Sacrosanctum concilium) présente l'Église comme communauté dans laquelle Jésus rend grâce au Père ; la Constitution sur la Révélation (Dei Verbum) dit que la Révélation c'est Jésus en personne; la Constitution sur l'Église dans le monde (Gaudium et spes) qui présente Jésus comme modèle de toute personne humaine et avenir de l'humanité.

Il y a également les Déclarations qui concernent des points de droit social ou civil, et les Décrets qui, étant des décisions à appliquer, ne concernent que les chrétiens catholiques.

Comment passe-t-on d'une décision travaillée, réfléchie, amendée, retravaillée, votée et promulguée, à la mise en pratique ?

Jean XXIII étant mort avant la fin du concile, ce fut le travail de Paul VI et de ses collaborateurs, par le biais des Lettres apostoliques et des traductions de textes. A titre d'exemple : la Constitution sur la liturgie a été votée au cours de la deuxième session, et les premiers livres de liturgie ont été publiés six ans après la fin du concile. Le concile prend des décisions, le pape les applique, chaque conférence épiscopale se charge de les faire traduire et de les appliquer localement.

Quel est selon vous l'apport spécifique de Vatican II ?

L'importance donnée à la personne de Jésus. Tout comme Nicée, Éphèse et Chalcédoine, Vatican Il est un concile christologique. C'est d'ailleurs le bilan qu'en a fait PaulVI à la fin; je le cite de mémoire : Qu'est-ce qui s'est passé pendant ces quatre années ? On est venu parler de l'Église et finalement, c'est du Christ qu'on a parlé.

Au plan local et structurel, il me semble qu'il y a un point important: la définition de l'Église par le diocèse. Chaque diocèse est l'Église universelle, comme sacrement, comme totalité. Ce qui évite de voir l'Eglise de façon irréelle, comme une société mondiale, ou au contraire de façon trop "sectaire." comme une paroisse ou un couvent, par exemple.

Il est donc différent de l'apport de Vatican I ?

Le programme de Vatican I comportait deux questions : la Révélation et l'Église. Mais la situation était différente: au 19e siècle, lorsqu'on parlait Révélation il fallait se défendre contre le rationalisme. La constitution de Vatican I sur la Révélation défendait la foi chrétienne comme raisonnable. Alors que pour Vatican II, la Révélation n'est que l'expression de Jésus Christ.

Vatican 1 n'a qu'un seul chapitre sur l'Église, mais comme c'est l'époque de la crise romaine ? le pape doit-il ou pas rester à Rome ? Le seul chapitre du concile a été sur le pape comme chef de l'Église. Alors que Vatican II déclare que la tête de l'Église c'est jésus Christ. Mais nous sommes alors en période plus paisible, la question des États Pontificaux qui a empêché Pie XI de réunir un concile, a été définitivement réglée en 1929 par les Accords du Latran.

Vatican II se tenant à une période d'expansion de l'Église et de tranquillité de la foi n'a pas eu à prendre de décisions dogmatiques car à notre époque, il n'y a rien à condamner. Le dogme est toujours en lien avec une hérésie. L'Église de notre temps n'a pas besoin d'établir de nouveaux dogmes, les propositions suffisent. J'ai aimé la manière dont les évêques de France ont pris le relais dans leur "Lettre aux catholiques de France" en proposant la foi à la lumière des questions de ce temps. Ce n'est bien entendu pas la "même chose" car cette Lettre ne concerne bien sûr que le petit bout d'Église qui est la France alors que le concile doit veiller au monde entier, mais c'est du même ordre.

Quel a été l'apport des évêques non européens ?

Je pense qu'ils ont aidé à élargir le regard. A la première session, en particulier, chacun arrivait avec les petites questions concernant son petit coin pour s'apercevoir très vite qu'il y en avait d'autres ailleurs. Chaque évêque devait se dire : pour le moment, je ne suis pas évêque de mon diocèse mais du monde, je ne suis pas là pour régler mes questions. Par exemple, je suis arrivé avec les évêques d'Afrique de l'Ouest et nous nous sommes assez vite aperçus que les évêques s'ignoraient les uns les autres ; les évêques africains ont alors constitué un groupe pour faire connaissance. Deuxième étape: la prise de conscience qu'un seul groupe serait impossible à cause de la diversité des langues, nous en avons créé deux : un de langue anglaise et l'autre de langue française. Autre exemple: la France, contrairement à d'autres pays, n'avait pas alors de conférence épiscopale, les évêques ont profité du concile pour en mettre une en place.

A partir de votre expérience personnelle comment définiriez-vous le rôle de l'expert ?

A partir des documents de travail fournis, l'expert voit comment la réflexion s'articule avec la théologie, l'Écriture sainte. Il a aussi un rôle explicatif par rapport aux évêques. L'expert peut également, comme ce fut mon cas, rédiger des interventions d'évêques ou des amendements. Une ou deux fois par semaine, le groupe des évêques de l'Afrique de l'Ouest avec lequel je travaillais, se retrouvait pour faire le point, décider des interventions et voir dans quel sens voter.

Comment avez-vous vécu le concile ?

Comme une expérience d'Église importante et intéressante ! Même si je n'ai jamais eu le sentiment que, dans ma vie, il y avait eu un "avant" et un "après" concile, comme ce fut le cas pour un certain nombre de confrères, ce fut l'occasion d'un approfondissement de ma foi.

Quel a été votre meilleur souvenir ?

J'en ai des tas de bons. Mais ce qui m'a le plus marqué c'est d'avoir réussi, avec d'autres, à faire modifier totalement le projet de décret sur l'activité missionnaire.

Il y a quelque temps, Mgr Carlo Maria Martini, alors cardinal archevêque de Milan, a évoqué la nécessité d'un troisième concile du Vatican. Qu'est-ce qui pourrait justifier sa tenue ?

Un concile sera, à mon sens, indispensable le jour où l'Église catholique fera l'unité avec les autres chrétiens non catholiques. Mais nous sommes encore très près de Vatican II, un concile par siècle ça suffit, sauf s'il y a urgence!

Propos recueillis par Edith Castel

Haut de page